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Le blog · Facilitation

Vers les intériorités agissantes

· Denis Cristol

VERS LES INTÉRIORITÉS AGISSANTESDe la maîtrise des méthodes à l'exploration de la qualité d'être du facilitateur

Préambule

Le récit d’une intelligence artificielle omnipotente se déploie, comme si l’effacement progressif de l’humain était déjà programmé. À mesure que les technologies s’approprient nos méthodes, nos savoirs et nos capacités de traitement de l’information, une question devient essentielle : qu’est-ce qui demeure profondément humain dans l’art de faciliter ?

Depuis dix ans, avec Pierre Paris, nous explorons ce qui reste de la facilitation lorsqu’on lui retire ses méthodes, ses outils et ses protocoles.

Nous faisons l’hypothèse que les intériorités agissantes des facilitateurs constituent une dimension essentielle de leur contribution aux transformations collectives. Elles se manifestent dans une qualité de présence, une manière d’écouter, de ressentir, de se taire, d’accueillir les tensions ou de discerner le moment juste pour intervenir.

Ces intériorités prennent racine dans nos histoires, nos corps, nos sensibilités et nos relations au vivant. Elles constituent un champ d’expérience dont les effets méritent d’être explorés, particulièrement à l’heure où l’IA transforme les pratiques professionnelles.

Notre question de recherche est donc la suivante : comment la qualité d’être du facilitateur devient-elle une force agissante dans les systèmes humains ?

Qu'est-ce qui agit véritablement lorsque nous facilitons un collectif?

Il arrive qu'un silence produise davantage qu'une consigne. Qu'une présence modifie l'atmosphère d'un groupe. Qu'une tension, accueillie plutôt que résolue, devienne une occasion d'apprendre. Qu'un facilitateur perçoive corporellement un changement avant même de pouvoir le formuler.

Ces phénomènes interrogent une conception essentiellement instrumentale de la facilitation. Ils invitent à explorer ce qui, dans notre manière d'être, contribue aux transformations collectives.

Nous proposons de nommer « intériorités agissantes » ces dimensions sensibles, incorporées, relationnelles et parfois tacites qui influencent le champ collectif sans nécessairement passer par une intervention explicite.

Cette proposition ouvre un chantier de recherche sur la présence, ses conditions et ses effets.

1. La facilitation : au-delà des techniques d'animation

Dans la note de synthèse La facilitation, publiée dans la revue scientifique Savoirs, Cristol (2026) retrace l'évolution des pratiques depuis la facilitation sociale jusqu'aux démarches contemporaines d'intelligence collective. Cette analyse distingue notamment la facilitation de l'animation non directive et du coaching collectif, tout en mettant en évidence ses dimensions pédagogiques, organisationnelles et politiques.

Elle nous conduit à prolonger l'enquête vers une question encore ouverte : quelle part de l'activité du facilitateur échappe à la description des méthodes et des compétences formalisées ?

La facilitation pourrait aussi se comprendre comme un art de percevoir et d'accompagner des mouvements collectifs : reconnaître une parole empêchée, ressentir une tension, discerner un moment propice, accueillir ce qui reste informe.

Ce déplacement réinterroge la professionnalité du facilitateur. Son expertise résiderait autant dans sa capacité d'action que dans son discernement quant à l'opportunité d'agir.

2. La présence : une condition de l'apprentissage collectif ?

Les travaux d'Amy Edmondson (1999), conduits auprès de 51 équipes de travail, ont mis en évidence une association entre sécurité psychologique et comportements d'apprentissage collectif.

Cette recherche invite à considérer la qualité du climat relationnel comme une dimension majeure de l'activité collective.

Une méta-analyse ultérieure portant sur plus de 22 000 personnes confirme l'importance de la sécurité psychologique et de ses relations avec divers comportements et résultats professionnels (Frazier et al., 2017).

Ces recherches éclairent les conditions collectives de l'apprentissage. Elles ouvrent aussi une question complémentaire : comment la présence du facilitateur contribue-t-elle à ces conditions ?

Sa façon d'écouter, de recevoir une contradiction, de reconnaître une incertitude ou d'accueillir un désaccord peut participer à la construction du climat relationnel.

L'intériorité agissante pourrait alors être pensée comme une disposition personnelle qui produit des effets relationnels, tout en étant elle-même transformée par le collectif.

3. Le corps et le milieu : d'où facilitons-nous ?

La mésologie développée par Augustin Berque (2014) rappelle que l'être humain se constitue dans sa relation à un milieu qui lui donne sens et qu'il contribue à transformer.

Appliquée à la facilitation, cette perspective suggère que notre intériorité dépasse l'espace strictement psychologique. Elle est nourrie par nos expériences, nos attachements, les lieux que nous habitons, les rythmes auxquels nous participons et les vivants avec lesquels nous composons.

Le corps lui-même devient un instrument sensible de perception : souffle, tension, ralentissement, attraction, retrait.

Une hypothèse mérite ici d'être explorée : le corps du facilitateur pourrait percevoir certains mouvements du collectif avant leur formulation consciente.

Mais comment distinguer une perception pertinente, une projection personnelle ou un automatisme défensif ?

C'est précisément l'intérêt d'une démarche d'enquête expérientielle : apprendre à reconnaître ses sensations, à les questionner et à éprouver leur pertinence dans la relation.

4. Habiter le seuil plutôt que précipiter la transformation

Dans sa théorie U, Scharmer (2009) invite à suspendre les jugements habituels pour devenir disponible à des possibilités émergentes.

Ce mouvement rejoint notre interrogation sur les intériorités agissantes.

Lorsqu'un collectif traverse une transformation, les anciennes règles peuvent perdre leur efficacité tandis que les nouvelles restent incertaines. Cette situation d'anomie ou de désorientation suscite fréquemment des tentatives de reprise de contrôle.

Le facilitateur peut être tenté de rassurer trop vite, de reformuler prématurément ou de transformer l'incertitude en plan d'action.

Or certains moments exigent une autre qualité d'intervention : tenir un seuil, permettre une séparation, accueillir une contradiction ou préserver un vide créatif.

Cela suppose de reconnaître ses propres obstacles à la présence : désir de réussir, peur du conflit, besoin de reconnaissance, fidélité à une image idéalisée du facilitateur.

La question devient alors : mon intervention répond-elle au besoin du collectif ou à mon propre besoin de maîtriser ce qui se passe ?

5. Le pouvoir discret de la facilitation

Selon le rapport Gallup (2026), seulement 20 % des salariés dans le monde se déclaraient engagés dans leur travail en 2025. Cet indicateur global, sans mesurer directement la facilitation, souligne l'ampleur des enjeux liés à la relation au travail et à l'engagement.

Dans ce contexte, la facilitation ouvre une autre façon de penser le pouvoir.

Celui-ci tient à la capacité d'instituer un cadre, de distribuer la parole, de rendre visibles certaines tensions, de protéger une expression minoritaire ou de reconnaître un mouvement émergent.

Une intervention peut accroître la capacité du groupe à penser et agir. Elle peut également orienter, contraindre ou refermer prématurément les possibles.

L'enjeu d'une facilitation régénératrice serait alors de développer une autorité consciente de ses effets, capable de soutenir l'autonomie du collectif.

Cela nous conduit à une interrogation éthique : comment exercer une influence qui augmente le pouvoir d'agir des autres ?

6. Vers un laboratoire des intériorités agissantes

Les intériorités agissantes constituent une proposition à éprouver plutôt qu'un concept achevé.

Elles désignent provisoirement ce qui, chez le facilitateur, agit silencieusement dans le champ : une qualité d'écoute, une façon d'habiter les silences, une attention corporelle, une manière d'accueillir les tensions ou de soutenir l'émergence.

Le laboratoire proposé à Paris les 16, 17 et 18 novembre 2026 s'organisera autour de trois mouvements :

Descendre sous les méthodes. Reconnaître les automatismes, les peurs, les polarités et les qualités de présence qui traversent notre activité.

Habiter le seuil. Explorer la suspension, le rapport au vivant, le corps sensible et la capacité d'accueillir ce qui cherche à émerger.

Cristalliser sans capturer. Discerner ce qui peut prendre forme, interroger son autorité et identifier un prochain geste juste.

La démarche privilégiera une pédagogie non directive, corporelle, dialogique et réflexive. Elle s'adresse à des professionnels expérimentés de l'accompagnement et de la facilitation.

L'intention est de créer les conditions d'une recherche personnelle et collective, où chacun pourra identifier ce qui constitue ses propres intériorités agissantes.

Une question traversera ces trois journées :

Comment la qualité d'être du facilitateur devient-elle une force agissante dans les systèmes humains ?


Références bibliographiques (APA 7)

Berque, A. (2014). La mésologie, pourquoi et pour quoi faire ? Presses universitaires de Paris Nanterre.

Cristol, D. (2026). La facilitation. Savoirs, 70(1), 15–57. https://doi.org/10.3917/savo.070.0015

Edmondson, A. (1999). Psychological safety and learning behavior in work teams. Administrative Science Quarterly, 44(2), 350–383. https://doi.org/10.2307/2666999

Frazier, M. L., Fainshmidt, S., Klinger, R. L., Pezeshkan, A., & Vracheva, V. (2017). Psychological safety: A meta-analytic review and extension. Personnel Psychology, 70(1), 113–165. https://doi.org/10.1111/peps.12183

Gallup. (2026). State of the global workplace: 2026 report. https://www.gallup.com/workplace/697904/state-of-the-global-workplace-globaldata.aspx

Scharmer, C. O. (2009). Theory U: Leading from the future as it emerges. Berrett-Koehler Publishers.


Laboratoire « Vers les intériorités agissantes »

Paris — 16, 17 et 18 novembre 2026

Public : professionnels expérimentés de la relation et de la facilitation.

Participation individuelle : 950 € — Entreprise : 1 900 €.

facilitation pédagogie groupe