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Le blog · Fiches de lecture

Florence Tardif Bourgoin (2026). Les entretiens d’explicitation. Explorer les pratiques et leur donner du sens.L’Harmattan.

· Denis Cristol

Comment accéder à ce qui, dans l’activité professionnelle, demeure implicite pour celui qui agit ? Comment comprendre les valeurs, les raisons et les engagements qui orientent les pratiques au-delà des intentions déclarées ? Et comment faire du retour sur l’expérience un levier de développement professionnel autant qu’une source de connaissances scientifiques ? Telles sont les questions au cœur de l’ouvrage de Florence Tardif Bourgoin consacré aux entretiens d’explicitation et de décryptage du sens.

Maîtresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’université Paris Nanterre, l’auteure retrace un parcours de recherche, de formation et d’accompagnement situé au croisement de l’analyse de l’activité, de la didactique professionnelle, de la professionnalisation et des processus de développement professionnel. L’originalité de l’ouvrage réside dans le fait qu’il ne présente pas seulement une méthode, mais montre comment les dispositifs d’investigation se construisent et se transforment au contact des terrains.

Dans l’avant-propos ouvrant l’ouvrage, Jean-Marie Barbier souligne l’importance de l’entretien d’explicitation comme activité de mise en représentation par le sujet de son propre engagement dans l’action. Il invite à considérer l’apprentissage davantage comme un processus que comme la simple acquisition d’un contenu, perspective qui traverse l’ensemble du livre.

Rendre intelligible l’action

Le premier chapitre revient sur les fondements des entretiens d’explicitation dans le prolongement des travaux de Pierre Vermersch. L’objectif est d’accompagner une personne vers la description la plus fine possible d’une situation effectivement vécue, en privilégiant le déroulement concret de l’action plutôt que les commentaires généraux ou les justifications a posteriori.

Cette démarche repose sur la distinction entre conscience préréfléchie et conscience réfléchie. Une grande partie de l’activité se déploie sans être pleinement consciente. Le questionnement en évocation permet alors de revenir sur une situation singulière afin de décrire perceptions, prises d’information, décisions et opérations réalisées. L’entretien devient ainsi un moyen d’accéder à des dimensions de l’action qui échappent souvent aux discours spontanés sur les compétences ou les intentions.

L’intérêt de cette approche tient également à sa conception des savoirs professionnels. Ceux-ci ne se réduisent ni à des connaissances formalisées ni à des procédures prescrites. Ils s’expriment dans des ajustements, arbitrages et gestes situés que les professionnels réalisent sans toujours pouvoir les verbaliser. L’explicitation contribue à rendre ces savoirs accessibles à l’analyse.

Florence Tardif Bourgoin prolonge toutefois cette perspective en mobilisant aussi les entretiens de décryptage du sens développés par Nadine Faingold. L’enjeu n’est plus seulement de comprendre le « comment » de l’action mais aussi les significations et engagements subjectifs qu’elle révèle. Ce passage de l’explicitation au décryptage du sens constitue l’un des apports majeurs de l’ouvrage.

Les valeurs agies et l’éthos professionnel

L’apport conceptuel le plus marquant concerne la notion de « valeurs agies ». En s’appuyant notamment sur les travaux d’Anne Jorro, l’auteure distingue les valeurs professées des valeurs effectivement manifestées dans l’action.

Cette orientation permet d’explorer l’écart possible entre ce que les professionnels déclarent valoriser et ce que leurs pratiques donnent à voir. Des notions comme le respect, l’autonomie, la responsabilité ou la solidarité prennent sens dans les situations concrètes où elles orientent effectivement des choix. L’analyse vise donc à dépasser les valeurs déclarées pour mettre au jour celles qui sont réellement mobilisées dans l’activité.

Cette perspective ouvre une voie féconde pour étudier la dimension axiologique du travail et comprendre l’identité professionnelle comme une construction dynamique associant expériences, reconnaissances et engagements. Elle soulève néanmoins une question importante : les valeurs explicitées étaient-elles déjà présentes dans l’action ou émergent-elles en partie grâce au travail interprétatif suscité par l’entretien ? Cette interrogation conduit à considérer l’entretien non seulement comme un accès à l’expérience mais aussi comme un espace de production de sens.

Des terrains variés

L’ouvrage s’appuie sur plusieurs terrains d’enquête qui illustrent la souplesse de ces démarches.

Le deuxième chapitre présente des ateliers collectifs d’explicitation menés dans des contextes variés : crèches parentales, séminaires doctoraux, formation d’ingénieurs pédagogiques ou accompagnement de tuteurs de stage. Ces dispositifs montrent comment la mise en récit de situations singulières peut favoriser une élaboration collective de l’expérience.

Le troisième chapitre est consacré à des pratiques d’accompagnement émergentes dans le secteur associatif. L’analyse relie les gestes professionnels aux processus de professionnalisation, tout en mettant en lumière les logiques de reconnaissance et les styles d’engagement.

Le quatrième chapitre porte sur les pratiques d’accueil en protection de l’enfance. L’auteure y examine la manière dont les professionnels articulent cadre éducatif, projet de vie, individualisation de l’accompagnement et adaptation aux situations singulières.

Le cinquième chapitre s’intéresse aux stages comme lieux de professionnalisation. La recherche de situations significatives, l’identification de règles d’action et l’analyse des apprentissages permettent de considérer l’expérience comme une ressource pour la conceptualisation de l’activité.

Enfin, le sixième chapitre ouvre des perspectives dans le domaine de la santé, notamment à partir des journaux de bord, des apprentissages relationnels et des situations didactiques à visée éthique.

Entre recherche et formation

L’un des intérêts majeurs du livre réside dans l’articulation entre recherche et formation. Dans un cadre scientifique, l’entretien vise à comprendre l’activité. Dans un cadre de formation, il peut favoriser des prises de conscience susceptibles de transformer la manière dont les acteurs se représentent leur expérience.

Florence Tardif Bourgoin prolonge ici des réflexions déjà amorcées dans un article publié en 2018 dans la revue Savoirs. L’ouvrage élargit la perspective en présentant un ensemble plus vaste de terrains et de dispositifs.

Cette articulation conduit également à repenser l’apprentissage expérientiel. Une expérience ne devient pas formatrice du seul fait qu’elle a été vécue. Sa mise en mots, son élaboration et sa confrontation à d’autres significations contribuent à transformer le rapport du sujet à son activité. L’entretien apparaît alors comme un véritable moment d’apprentissage.

Questions épistémologiques et éthiques

La conclusion met en avant plusieurs enjeux majeurs : la généralisation à partir de situations singulières, le statut des matériaux recueillis, la distinction entre finalités scientifiques et sociales, la posture de recherche-accompagnement et le croisement des subjectivités.

Ces questions touchent aux fondements de l’enquête qualitative. Comment produire des connaissances partageables à partir d’expériences singulières ? Comment articuler activité vécue, remémoration et reconstruction dans l’entretien ? Quelle influence le chercheur exerce-t-il sur les données produites ?

L’auteure rappelle que les matériaux recueillis sont toujours co-construits dans une situation d’interaction. Leur interprétation suppose donc une vigilance réflexive concernant à la fois les données produites et les conditions de leur élaboration.

La question des valeurs agies renforce encore cette exigence : comment distinguer une valeur inférée par le chercheur, une valeur reconnue par l’acteur et une signification construite conjointement dans l’entretien ? De même, lorsque l’entretien favorise des prises de conscience profondes, le chercheur peut contribuer à transformer ce qu’il étudie, ce qui exige une clarification des finalités et du cadre de la recherche.

Un ouvrage important pour les sciences de la formation

Le principal intérêt de l’ouvrage réside dans sa capacité à faire dialoguer l’analyse de l’activité et la compréhension du sens que les acteurs donnent à leurs pratiques. L’expérience professionnelle y apparaît simultanément comme activité située, engagement subjectif et occasion de construction de savoirs.

En mettant l’accent sur les valeurs, les arbitrages et les significations qui orientent l’action, Florence Tardif Bourgoin invite à dépasser les conceptions de la compétence centrées sur la seule exécution observable des tâches.

L’ouvrage intéressera les chercheurs en sciences de l’éducation et de la formation, les spécialistes de l’analyse du travail, mais aussi les professionnels engagés dans l’accompagnement, la formation ou l’analyse des pratiques. Au-delà des techniques d’entretien, il propose une réflexion stimulante sur une question centrale : comment les individus apprennent-ils de leur propre expérience et de l’exploration réflexive de leur activité ?

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