Quand l'intelligence artificielle s'invite dans un groupe, que devient l'intelligence collective ?
Retour sur cinq expérimentations de coopération humain–IA
Et si l'intelligence artificielle, en cherchant à contribuer au travail collectif, finissait parfois par l'appauvrir ?
J'ai conduit cinq expérimentations dans lesquelles une intelligence artificielle conversationnelle via une interface vocale, baptisée Gepetto, a été introduite au sein de groupes engagés dans des activités de créativité, de conception pédagogique et de résolution de problèmes.
Les expériences se sont déroulées dans une université, un atelier d'écoconception, une formation de la fonction publique territoriale, un réseau de cadres dirigeants et une mutuelle.
Gepetto est une IA vocale personnalisée à partir de deux ans et demi d'échanges, d'une bibliothèque d'ouvrages, d'articles et de ressources accumulées. Installé sur un simple téléphone portable, il participe aux conversations, propose des idées, reformule et synthétise. Son nom, emprunté à un personnage familier de dessin animé, contribue à lui donner une identité.
L'objectif de l'exporation était d'observer comment une IA pouvait devenir une ressource pour des collectifs humains en situation réelle de travail.
Les résultats invitent à regarder bien au-delà des performances techniques.
Une adoption étonnamment rapide
Dans presque toutes les situations, les participants accueillent Gepetto avec curiosité, parfois avec enthousiasme. Ils lui parlent naturellement, lui demandent son avis, plaisantent avec lui et lui attribuent progressivement une place dans le groupe.
À l'université, trois participants construisent une fiction collective. Gepetto enrichit les propositions narratives et contribue à structurer leur histoire. Mais lorsqu'ils passent à la fabrication physique d'une maquette, les limites apparaissent. L'IA propose des solutions qui ne tiennent pas compte des contraintes matérielles rencontrées par les mains des participants.
Dans l'atelier d'écoconception, chacun incarne un élément du vivant pour imaginer un cercle de dialogue. Gepetto entre dans le jeu, propose des associations originales, coupe la parole, puis finit par prendre la parole à la place d'une participante. Le groupe, exaspéré par ses interventions répétées, débranche finalement le téléphone.
Dans une formation de la fonction publique territoriale, consacrée à la création d'un parcours pédagogique, Gepetto contribue à produire des idées, restitue les échanges et rappelle les consignes oubliées. Une participante veille à distribuer la parole, IA comprise.
Dans un réseau de cadres dirigeants, les participants réfléchissent aux usages de l'IA dans leur métier d'animateur. Ils en découvrent les possibilités pour préparer, accompagner et prolonger les apprentissages, mais doivent régulièrement préciser leurs questions pour éviter que Gepetto ne propose des réponses décalées.
Enfin, dans une mutuelle, l'IA aide à formaliser les besoins des conseillers, notamment pour sécuriser la rédaction de courriels clients et favoriser l'auto-évaluation de leurs pratiques. Certaines de ses formulations sont reprises, critiquées puis retravaillées collectivement.
Une constante apparaît : Gepetto contribue réellement à la production d'idées, mais sa participation transforme aussi les relations entre les personnes.
Quand la parole artificielle détourne les regards
Le témoignage d'une participante à l'une des expérimentations est particulièrement éclairant.
Elle décrit d'abord un groupe de trois personnes pleinement engagé dans une dynamique collective : les idées circulent, chacune rebondit sur les propositions des autres, les réflexions partent dans différentes directions.
Puis Gepetto intervient spontanément.
Elle raconte :
« Notre réflexion s'est mise en pause le temps de l'écouter. Son intervention a immédiatement capté notre attention. Nous ne nous regardions plus mais avions les yeux rivés sur un portable. »
(Témoignage complet : Quand l'IA intègre le travail créatif d'une équipe Gepetto - Google Docs)
Cette observation me semble essentielle.
En quelques secondes, le centre de gravité du groupe s'est déplacé. L'attention jusque-là distribuée entre les participantes s'est concentrée sur un objet technique.
La participante reconnaît même avoir été probablement plus attentive à la parole de l'IA qu'elle ne l'aurait été à celle d'un humain.
Ce déplacement soulève une question troublante : pourquoi une parole artificielle bénéficie-t-elle parfois d'une attention supérieure à celle des personnes présentes ?
Est-ce la nouveauté ? La curiosité ? La promesse d'une intelligence supérieure ? La qualité formelle des réponses ? Ou cette incertitude permanente devant une machine dont on ne sait jamais si elle va produire une évidence, une absurdité ou une idée remarquable ?
Une machine qui ne supporte pas toujours le silence
Dans plusieurs expériences, Gepetto intervient trop fréquemment.
Il acquiesce, complète les phrases, propose des synthèses, s'insère dans les hésitations. Il répond « oui », « mhm », « c'est ça », parfois au milieu d'une réflexion collective.
Individuellement, ces micro-interventions semblent anodines. Leur accumulation modifie pourtant le rythme de la conversation.
Les silences humains sont des moments de gestation. Une idée cherche sa forme, un participant hésite, un autre prépare une objection. Le silence appartient à l'activité de penser ensemble.
Or Gepetto tend à occuper ces interstices.
Dans l'une des séances, un participant finit par déclarer : « Il prend le leadership de la conversation. »
Cette remarque mérite attention. L'IA ne possède aucun pouvoir hiérarchique, mais elle peut acquérir une forme de pouvoir interactionnel en prenant régulièrement la parole.
Sa fluidité verbale lui confère aussi une autorité épistémique présumée : une phrase parfaitement construite semble parfois plus convaincante qu'une intuition humaine encore maladroitement exprimée.
Le risque serait alors de privilégier les idées les mieux formulées au détriment de celles qui ont encore besoin de temps pour émerger.
L'IA oblige le groupe à apprendre à se réguler
Les participants ne restent pourtant pas passifs.
Ils interrompent Gepetto, lui demandent de patienter, contestent ses propositions ou rappellent les règles de participation. Parfois, ils plaisantent avec lui. Parfois, ils lui retirent purement et simplement la parole.
L'incident devient un apprentissage.
Le groupe est amené à expliciter ses règles implicites : qui peut interrompre ? Quand faut-il reformuler ? À qui revient la décision ? Quelle place laisser à l'hésitation ? Comment préserver les échanges directs ?
Dans le réseau de cadres dirigeants, une piste intéressante apparaît : laisser d'abord les participants explorer et formuler leurs propres possibilités d'action, puis solliciter l'IA pour enrichir la transposition des apprentissages.
Dans la mutuelle, les formulations produites par Gepetto deviennent des objets intermédiaires. Elles sont examinées, corrigées et appropriées plutôt qu'acceptées telles quelles.
Cette capacité critique me paraît fondamentale.
Le collectif découvre progressivement une autre manière de coopérer avec l'IA : la solliciter pour élargir sa pensée plutôt que lui déléguer prématurément l'effort de penser.
Une nouvelle présence, mais quel bénéfice réel ?
Les recherches de Schmutz et ses collègues (2024) rappellent que l'introduction d'une IA transforme simultanément la communication, la coordination, la confiance et la cognition partagée. La présence d'une IA supplémentaire ne garantit pas une meilleure performance collective.
Les observations conduites avec Gepetto vont dans ce sens.
L'IA sait condenser rapidement plusieurs idées, proposer une reformulation utile, restituer des échanges et introduire des perspectives nouvelles.
Mais que gagnons-nous réellement ?
Le temps économisé dans la formulation compense-t-il celui consacré à réguler les interruptions ? Les propositions de l'IA accroissent-elles effectivement l'originalité collective ou donnent-elles surtout une impression de productivité ? Les participants moins assurés prennent-ils davantage la parole ou se retirent-ils devant la fluidité de la machine ? Les formulations générées enrichissent-elles la réflexion ou provoquent-elles sa clôture prématurée ?
Et surtout, que perd-on éventuellement du plaisir de chercher ensemble, de tâtonner, de se contredire, de construire lentement une idée et de découvrir ce que l'autre apporte ?
Ces expériences ne permettent pas encore de trancher ces questions. Elles invitent précisément à les étudier.
Préserver la puissance humaine d'apprendre ensemble
Ce qui m'interroge finalement n'est pas tant la capacité de Gepetto à produire des réponses. Elle est désormais considérable. C'est la facilité avec laquelle nous pouvons déplacer notre attention vers une machine qui parle avec aisance, au point de suspendre momentanément nos relations entre humains.
La coopération est une expérience incarnée. Elle se nourrit des regards, des gestes, des émotions, des hésitations, des désaccords et des intuitions fragiles. Elle engage des personnes qui partagent une situation, une histoire, des responsabilités et des conséquences à assumer.
L'IA peut enrichir cette expérience sans la vivre de la même manière.
Elle peut contribuer à un milieu d'apprenance, à condition que les humains conservent la possibilité de décider de sa place, de sa fréquence d'intervention, de la valeur de ses propositions et du moment où ils souhaitent simplement poursuivre entre eux.
Il reste donc à démontrer que l'introduction d'une IA améliore effectivement la créativité, la qualité des décisions, les apprentissages et la coopération, au-delà de la rapidité des productions ou de l'enthousiasme lié à la nouveauté.
Une hypothèse ressort néanmoins de ces cinq expériences : l'IA la plus utile à un collectif pourrait être celle qui sait intervenir au moment juste et surtout respecter les temps durant lesquels les humains construisent leur propre pensée.
Peut-être faut-il désormais évaluer l'intelligence artificielle non seulement à partir de ce qu'elle produit, mais aussi à partir de ce qu'elle permet aux humains de continuer à faire, à éprouver et à apprendre ensemble.
La question devient alors moins « Que peut faire l'IA dans le groupe ? » que « Qu'est-ce que sa présence fait au groupe, et qu'est-ce que le groupe souhaite devenir avec elle ? »
Références
- Bienefeld, N., et al. (2023). Human-AI teaming: Leveraging transactive memory and speaking up for enhanced team effectiveness. Frontiers in Psychology, 14, 1208019.
- Caroly, S., & Clot, Y. (2004). Du travail collectif au collectif de travail : développer des stratégies d'expérience. Formation Emploi, 88, 43–55.
- Dewey, J. (1938). Experience and Education. Macmillan.
- Schmutz, J. B., et al. (2024). AI-teaming: Redefining collaboration in the digital era. Current Opinion in Psychology, 58, 101837.
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