Quand les corps commencent à penser ensemble
à la découverte du concept d'intelligence collective corporelle
Et si l'intelligence collective commençait avant même que nous échangions nos premières idées ?
Nous avons l'habitude de considérer qu'un groupe devient intelligent lorsqu'il met en commun des informations, confronte des points de vue et prend des décisions.
Mais quelque chose se produit déjà avant cette élaboration intellectuelle. Les personnes s'observent, ajustent leurs gestes, ralentissent ou accélèrent leur parole, synchronisent parfois leurs mouvements. Elles apprennent à anticiper les réactions des autres.
Le collectif commence à se coordonner avant même d'avoir formulé ce qu'il sait.
Et si cette observation était bien davantage qu'une intuition de facilitateur?
Et si l'on explorait ensemble l'intelligence collective corporelle?
Marcher ensemble modifie t-il notre envie de coopérer ?
Une méta-analyse portant sur 60 expériences a montré que la synchronisation interpersonnelle marcher au même rythme, coordonner des mouvements ou effectuer ensemble une activité rythmique produit en moyenne un effet positif sur les attitudes et les comportements prosociaux.
Autrement dit, accomplir des mouvements coordonnés peut augmenter notre disposition à aider et à coopérer. Le résultat est surprenant : une expérience corporelle partagée modifie des comportements sociaux ultérieurs.
Une autre recherche, conduite par Sebastian Kirschner et Michael Tomasello auprès de 96 enfants de quatre ans, a montré qu'après avoir fait de la musique ensemble, les enfants manifestaient davantage de comportements spontanés d'entraide et de coopération que dans une condition comparable sans musique.
Les chercheurs avaient pourtant maintenu des interactions sociales dans les deux situations.
Faire quelque chose ensemble avec son corps peut modifier la manière dont on se comporte ensuite avec les autres.
Cela donne un sens nouveau aux activités collectives fondées sur le mouvement, le chant ou le rythme. Leur intérêt potentiel dépasse le simple fait de détendre l'atmosphère ou de mettre les participants en énergie. Elles peuvent contribuer à construire des dispositions favorables à la coopération.
Pourquoi la synchronisation fonctionne-t-elle ?
Il ne suffit pourtant pas de faire marcher vingt personnes au pas cadencé pour fabriquer une équipe intelligente.
Dans trois expériences, Paul Reddish et ses collègues ont montré que la coopération était particulièrement favorisée lorsque deux conditions étaient réunies : la synchronisation des mouvements et l'intention partagée de réaliser ensemble cette synchronisation.
Cette distinction est fondamentale.
Exécuter simultanément des gestes identiques sous l'effet d'un signal extérieur diffère de chercher activement à s'accorder avec d'autres personnes.
Dans le second cas, il faut observer, anticiper, corriger son geste, tenir compte de l'autre. Le mouvement devient une forme de communication.
Nous découvrons alors une première composante de l'intelligence collective corporelle : la capacité à ajuster son action à celle d'autrui pour réaliser une intention commune.
Cette capacité s'éprouve dans la marche, la musique, la danse, mais également lorsque deux personnes portent un objet encombrant, lorsqu'une équipe réalise un geste technique complexe ou lorsque plusieurs participants organisent spontanément leur prise de parole.
La coopération repose aussi sur ces coordinations souvent silencieuses.

Nos cerveaux se synchronisent-ils lorsque nous travaillons ensemble?
La recherche apporte ici un résultat encore plus étonnant.
Dans une étude mobilisant 174 participants répartis en groupes de quatre, des chercheurs ont enregistré simultanément leur activité cérébrale pendant des tâches de résolution de problèmes.
La synchronisation intercérébrale mesurée était associée à la performance des équipes. Elle fournissait même, dans cette étude, un indicateur prédictif que le seul sentiment déclaré d'appartenir au groupe n'apportait pas.
Une revue systématique et méta-analyse publiée en 2024 par Coralie Réveillé, Grégoire Vergotte, Stéphane Perrey et Grégoire Bosselut a rassemblé 41 études représentant 1 326 équipes. Elle relève des associations positives entre la synchronisation intercérébrale, les processus de coopération et la performance collective.
Il ne s'agit pas d'affirmer que plusieurs cerveaux fusionnent en une seule intelligence. Ces synchronisations peuvent également refléter une attention commune aux mêmes événements ou des contraintes partagées de l'activité.
Mais ces recherches montrent que l'activité collective possède des dimensions corporelles et neurophysiologiques qui échappent à la seule analyse des paroles et des idées.
Notre manière de penser ensemble s'accompagne de coordinations observables entre les personnes.

Ce que cela change pour la facilitation
Une conséquence importante apparaît.
Lorsque nous facilitons un groupe, nous intervenons généralement sur la circulation de la parole, la formulation des problèmes et l'organisation des contributions.
Or, une partie des conditions de la coopération se joue dans la capacité des personnes à s'accorder mutuellement. Il devient alors intéressant de prêter attention à trois phénomènes.
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L'accordage. Les personnes parviennent-elles à coordonner leurs actions ? Savent-elles ralentir pour laisser quelqu'un rejoindre le mouvement ou ajuster leurs interventions en fonction de ce qui vient d'être exprimé ?
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L'attention mutuelle. Perçoivent-elles les hésitations, les intentions et les besoins des autres ? La coopération se construit aussi dans la reconnaissance de ces signaux parfois discrets.
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La possibilité de se désynchroniser. Une équipe vivante a également besoin de différences, de rythmes singuliers et de désaccords. Une synchronisation permanente pourrait même appauvrir l'exploration collective si elle conduisait à privilégier la conformité.
La compétence du facilitateur consiste donc moins à mettre systématiquement le groupe en mouvement qu'à rendre possibles des coordinations souples et réciproques. Une intelligence collective corporelle se reconnaît à cette capacité : s'accorder sans se confondre, se différencier sans perdre le lien.
Nota : références scientifiques des articles cités
Une expérience d'intelligence collective corporelle pour votre prochain groupe?
Invitez les participants qui le souhaitent à marcher silencieusement par deux pendant quelques minutes.
Sans leur imposer un rythme, proposez-leur de prêter attention à la manière dont leurs pas se rapprochent ou s'éloignent, aux changements de vitesse, aux ajustements qui permettent de rester ensemble.
Au retour, posez trois questions :
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À quel moment avez-vous commencé à vous ajuster ?
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Comment avez-vous perçu ce que voulait faire l'autre ?
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Qui guidait réellement le mouvement ?
Cet exercice ne prouve pas qu'un apprentissage collectif s'est produit. Il rend toutefois perceptible un phénomène souvent invisible : la coopération se construit dans des ajustements mutuels qui précèdent parfois leur mise en mots.
C'est une piste que j'explore dans mes recherches sur le corps apprenant et dans les itinérances pédagogiques du Rêve de Dan'A, où marcher avec d'autres personnes et des ânes devient une occasion d'éprouver concrètement la coordination des intentions, des gestes et des rythmes.
Cette même question traverse la formation Accueillir l'énergie d'un groupe : comment développer une sensibilité aux coordinations corporelles, aux mouvements d'attention et aux rythmes collectifs pour accompagner plus finement la coopération ?
L'enjeu est d'apprendre à percevoir ce qui relie les personnes avant même que leurs paroles ne l'explicitent.
Car l'intelligence collective ne se construit pas seulement avec ce que nous pensons ensemble, mais aussi avec la manière dont nous nous ajustons les uns aux autres.

Parce que les équipes, les groupes, les collectifs, les entreprises cherchent à devenir collaboratifs et à développer l’intelligence collective, la pairagogie vise à faire de chaque acte pédagogique un acte coopératif. Réunissant des savoirs théoriques et pratiques sur l’intelligence collective et le codéveloppement, l'ouvrage répond aux questions essentielles telles que :
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9 et 10 février 2027 à Paris : co-élaboration de la vision collective

