Ce que les arts plastiques sont en train de nous dire du monde
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Il serait bien possible que l'art soit plus qu'une capacité d'ajuster des couleurs ou des formes. En fait, l'art contemporain nous donne à voir le monde qui vient. Probablement, qu’il amplifie les mouvements discrets, faibles, qui apparaissent aux yeux des artistes. Il y a plusieurs déplacements qu'on peut voir aujourd'hui. Le retour de la matière, la réapparition du corps, l'attention aux vivants, et puis aussi le regard critique sur les technologies. Le travail avec les habitants, les mémoires, voire même les territoires. En fait, l'art en tant qu’œuvre, quitte parfois l'idée d'être simplement un objet pour être une expérience, pour être une façon d'habiter le monde. C’est par un exemple In Minor Keys, conçue par Koyo Kouoh et réalisée après sa disparition par son équipe à la bienale de Venise de 2026. L'idée portée est celle d'espace d'apprentissage et de régénération. En fait, ce que nous dit cette équipe c’est que le corps est au centre de la connaissance et de la mémoire.
Retrouver la matière
L'écran a tellement été omniprésent qu'il s'agit de retrouver la matière et derrière l’écran le corps. Il y a plus que la lumière bleuté des écrans, il y a du tactile, les argiles, les fibres, la terre, le bois, les pigments. Tous les matériaux de récupération occupent une place croissante dans l’art contemporain. Il y a tellement de facilité à désormais à fabriquer des images que finalement, la matière nous indique autre chose. C'est l'exemple de la rétrospective Olga de Amaral de la Fondation Cartier. Toutes ses oeuvres utilisent le lin, le coton, le crin de cheval, ou alors même de l'or ou du palladium, toutes les matières ramènent au sensible. Et c'est l'idée d'entrelacer, de tisser. Le textile nous parle et il engage même le visiteur dans l'espace. Pareil pour Chiharu Shiota. Dans The Soul Trembles, présenté au Grand Palais sur plus de 1 200 m², le visiteur peut admirer des installations, des filets entrelacées avec des objets du quotidien. Et là, l’artiste va toucher la mémoire et l'implication des corps des spectateurs. Si c'est noué rendre la matière perceptible, il va montrer les relations et le temps lent pour les construire. Le vivant est aussi touché par ce retour de trop d'écran. Par exemple, Liminal, à Punta della Dogana conçu par Pierre Huyghe en 2024, montre un milieu peuplé d'entités humaines et non-humaines. L'apprentissage est placé au cœur de l’expérience. Cette idée de faire parentée avec d'autres espèces renvoie au livre “Manières d'être vivants” de Baptiste Morisot et s'intègre aussi dans la Mésologie d’Augustin Berque. En fait, chez Berque, le milieu prend forme dans la relation entre les êtres humains et la Terre. Finalement, l'art contemporain cherche moins à présenter un humain qui regarde un paysage, que nous faire éprouver que nous sommes déjà pris dans le paysage. On est autant acteurs qu’affectés par le paysage. C'est un retour du sensible qui devient une manière d'être au monde.
L'œuvre qui relie
Le lien est ce qui marque particulièrement ce rapport à l'apprentissage de l'art contemporain. Etait attribué à l'art contemporain sa fonction critique, mais il y a désormais l'idée de réparer des relations. Ce point devient essentiel dans un monde abîmé. Kader Attia en a fait un axe majeur de son travai. Dans The Repair, créée en 2012 elle regarde notamment avec intensité des représentations de corps et des formes de réparation. La réparation constitue un concept de sa démarche. L'artiste pourrait même être un facilitateur, voire un enquêteur tellement ill collecte des récits, il fait des archives, il marche. En fait, c'est vraiment l'intuition d'une esthétique relationnelle avec des prolongements, plein d'écologie, de soins. Son oeuvre évoque les territoires d'apprentissage et la démarche du pédagogue et philosophe John Dewey, qui avait été proposé dans son ouvrage L'art comme expérience. Cet ouvrage invite à apprendre à partir de l'expérience vécue et pas simplement de l'objet artistique. Les pratiques actuelles renouent avec cette vision. Il se pourrait bien que l'art devienne une manière d'apprendre à apprendre ensemble. Mais la démarche artistique ne dit pas ce qu'il doit être déjà appris.
L’art sorti des écrans
On ne pourra pas échapper à l'IA qui produit des images. Et si l'art justement résistait dans ce qu'une image ne peut pas produire. Personne n'échappe pas à l'arrivée massive de l'IA, quand ce déplacement est visible. Les artistes se demandent et parfois se déchirent autour de la question qu'est-ce que créer avec l'IA ? Dans l’exposition du jeu de paume en 2025, le monde selon l'IA, une distinction était faite entre l'IA analytique et l'IA générative. Et notamment était étudié dans cette exposition, la reconnaissance faciale, la classification, les bases de données et les générations d'images. Il ne s'agissait pas seulement de ce que les machines produisent mais de la manière dont elle modifie nos façons de percevoir et de se représenter le monde. En fait l'IA trouble notre perception du monde. Plus il est facile de produire une image, plus ce qui est difficile, qui prend du temps à fabriquer, prend de la valeur. Une empreinte, un geste, un vieillissement de matière, tout cela prend de la valeur. Une hypothèse de Art Basel, un UBS Global Art Market Report de 2026, pose que l'IA promet aussi le retour du réel. On note 59,6 milliards de dollars de vente d'art en 2025, ce qui est considérable mais ne se réduit pas à l’achat d’oeuvre IA, bien au contraire. Peut-être que le mot, le plus important aujourd'hui, ce serait habiter. C'est d'ailleurs le mot clé qu'utilise la Fondation Cartier dans son exposition générale de 2025, qui combine technologie, fiction et savoir scientifique. L’idée de lire et habiter le monde ne cesse de grandir .
En conclusion, peut-être que l'œuvre se situe comme milieu vivant. Il y a des porosités de frontières entre art plastique, écologie, science, pédagogie et peut-être que ces frontières deviennent de plus en plus franchissables. Une œuvre devient un jardin évolutif, une communauté. L'intelligence artificielle et les récits d'habitants qu'elle permette montrent le soin qui est apporté au territoire. Demeurre la question de l'auteur, c'est probablement cette question qui va le plus évoluer. Il faudrait peut-être parler d'ailleurs d'écologie d'auteur et s’interroger sur qui a contribué, quelles données ont été utilisées quel vivant, quel territoire. Ce n'est pas du tout évident que l'auteur traditionnel qui s'est consolidé au XIX et XXe siècle perdure. On se souvient de Duchamp qui avait montré les détournements d'un objet d'art avec son bidet. Il pourrait y avoir une nouvelle relation, une relation au milieu, une transformation de notre attention à ce milieu. Peut-être que l'artiste de demain, c'est celui qui va non pas produire des nouvelles formes mais de nouveaux déplacements dans la façon de sentir le monde, d'être présent au territoire, de redécouvrir avec son corps ce qui est et puis de rendre visible une interdépendance. Et c'est là où il faut que nous soyons attentifs car l'intelligence artificielle a la tendance à organiser justement notre regard silencieusement de s'inviter dans nos façons de voir le monde. On peut même se demander si la question devient non pas qu'est-ce qu'on peut créer que personne n'a jamais vu mais qu'est-ce qu'on doit réapprendre pour percevoir et continuer à habiter le monde.
Sources
Berque, A. (2000). Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains. Belin.
Bourriaud, N. (1998/2026). Esthétique relationnelle. Les Presses du réel.
Dewey, J. (2010). L’Art comme expérience. Gallimard.
Haraway, D. J. (2020). Vivre avec le trouble. Les Éditions des mondes à faire.
Morizot, B. (2020). Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous. Actes Sud.
Tsing, A. L. (2017). Le Champignon de la fin du monde. La Découverte.
La Biennale di Venezia. (2026). In Minor Keys. 61st International Art Exhibition.
Fondation Cartier pour l’art contemporain. (2024). Olga de Amaral ; (2025). Exposition Générale.
GrandPalaisRmn. (2024). Chiharu Shiota. The Soul Trembles.
Jeu de Paume. (2025). Le monde selon l’IA.
McAndrew, C. (2026). The Art Basel & UBS Global Art Market Report 2026. Arts Economics.
Pinault Collection. (2024). Pierre Huyghe. Liminal.
Centre Pompidou. (2012). Kader Attia, The Repair.
se professionnaliser en facilitation webinaire de présentation du parcours les essentiels de la facilitation le 6 novembre à 11h https://docs.google.com/forms/d/1qwrJmBN42LrEm8a3F2Z-_2GeJP2rAeXeupx2bKDvaL0/edit