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Le blog · Tribunes et publications

Les effets de la traite dans la longue période

· Denis Cristol

On compte les captifs, les navires, les prix de vente, les plantations et parfois les profits. On compte beaucoup moins ce qu’une société perd lorsqu’on lui enlève durablement ses jeunes adultes, ses parents, ses artisans, ses cultivateurs, ses guérisseuses ou ses conteurs. La traite esclavagiste n’a pas seulement déplacé de la force de travail. Elle a déplacé des savoirs, interrompu des transmissions et fermé des possibilités d’apprendre.

Pour l’Afrique, le bilan éducatif de la traite dépasse donc l’absence d’école. Il concerne des opportunités d’apprentissage : pouvoir grandir auprès d’adultes disponibles, entrer dans un métier, circuler sans craindre la capture, transmettre une langue et des récits, investir dans une compétence dont on pourra recueillir les fruits, faire confiance à des partenaires assez longtemps pour apprendre avec eux.

Quand une personne disparaît, une chaîne d’apprentissage se fragilise

Dans de nombreuses sociétés africaines précoloniales, une grande partie des savoirs se transmettait par participation : observation, imitation, initiation, compagnonnage, parenté, pratiques agricoles, artisanales ou rituelles. Les travaux de Nambala Kanté sur les forgerons malinké montrent par exemple combien métier, identité sociale et transmission étaient imbriqués.  Le savoir n’était pas séparé de celui qui le portait : déplacer un artisan, une cultivatrice expérimentée ou un parent pouvait rompre une chaîne de transmission.

Les captifs emportaient effectivement des connaissances. Judith Carney a montré l’importance des savoirs ouest-africains dans le développement de la riziculture des Amériques : maîtrise de l’eau, culture, transformation et préparation des grains. D’autres travaux mentionnent parmi les déportés des spécialistes de médecine, forge, mines, agriculture ou tissage. Le paradoxe est saisissant : des compétences retirées à des communautés africaines ont contribué à produire de la valeur et des innovations ailleurs.

Le phénomène dépasse donc une « fuite des cerveaux » : l’extraction forcée retire à la fois des porteurs de savoirs et les futurs apprenants qui auraient appris auprès d’eux.

Apprendre suppose de pouvoir se projeter

Un apprentissage long est un investissement. Pourquoi consacrer des années à maîtriser un métier, aménager une terre ou développer un atelier lorsque les personnes, les récoltes ou les biens peuvent être saisis ?

C’est ici que la traite rencontre directement l’éducation. Gabriele Cappelli et Joerg Baten ont étudié l’évolution de la numératie entre 1770 et 1900 au Sénégal, en Gambie et dans l’ouest du Mali. Ils observent une divergence : certaines zones côtières intégrées aux nouveaux échanges progressent, tandis que des régions intérieures exposées aux conflits, aux razzias, à l’esclavage et aux migrations connaissent un développement du capital humain plus faible. Leur résultat empêche un récit uniforme : la traite produit simultanément des gagnants locaux, des espaces connectés et des territoires dont les possibilités se rétrécissent.

La perte d’opportunité tient alors moins à un savoir détruit qu’à un avenir devenu trop incertain pour être investi : protection, fuite et guerre réduisent le temps disponible pour transmettre, expérimenter et perfectionner.

La confiance est une infrastructure d’apprentissage

Apprendre ensemble exige une ressource rarement comptabilisée : la confiance. Montrer son ignorance, partager une technique, confier un enfant à un maître, transmettre un secret de métier ou coopérer avec un voisin supposent que la relation puisse durer.

Nathan Nunn et Leonard Wantchekon ont rapproché l’intensité historique des traites atlantique et de l’océan Indien des niveaux contemporains de confiance. Les populations dont les ancêtres ont été davantage exposés aux razzias présentent aujourd’hui, toutes choses égales par ailleurs, des niveaux de confiance interpersonnelle plus faibles ; les auteurs identifient notamment une transmission par les normes, croyances et valeurs. Warren Whatley et Rob Gillezeau relient de leur côté l’intensité de la traite atlantique à une fragmentation ethnique ultérieure plus forte.

On peut lire ces résultats pédagogiquement : la traite a pu dégrader non seulement le « capital humain », mais aussi le milieu relationnel dans lequel il se forme. Une communauté où la suspicion devient rationnelle partage plus difficilement informations, techniques et projets de long terme.

Une trace mesurable jusque dans la littératie

Le lien avec l’éducation devient plus direct avec Nonso Obikili. À partir des recensements coloniaux du Nigeria et du Ghana des années 1950 et des estimations historiques d’exportation de captifs, il trouve une relation négative significative entre exposition ancienne à la traite et taux de littératie. Cette relation demeure visible dans des données contemporaines. L’investissement éducatif apparaît ainsi comme l’un des canaux possibles de persistance.

Dozie Okoye et Roland Pongou trouvent également au Nigeria un effet total négatif de la traite atlantique sur la scolarisation : l’implantation missionnaire a soutenu l’éducation dans certains espaces sans compenser entièrement l’effet négatif associé à la traite.

Ces résultats appellent cependant de la prudence. Adeel Malik et Vanessa Bouaroudj montrent que certaines conclusions sur la persistance éducative changent selon l’échelle géographique et les méthodes statistiques. Un travail publié en 2025 dans African Affairs rappelle plus largement que la persistance historique doit être mesurée dans le temps plutôt que supposée. L’histoire produit des héritages, mais aussi des bifurcations, des reconstructions et des politiques nouvelles.

Les femmes, grandes absentes des registres maritimes

Une histoire centrée sur les navires laisse dans l’ombre les traites internes, transsahariennes et orientales, ainsi que les formes d’esclavage domestique ou « de case ». Mariana Candido montre que les femmes constituaient probablement la majorité des personnes maintenues en esclavage sur le continent africain. Elles pouvaient être agricultrices, artisanes qualifiées, commerçantes, mineuses, guérisseuses ou cuisinières. Dans la traite transsaharienne également, Ralph Austen relève une demande particulièrement forte de captives pour le travail domestique.

Or ces femmes étaient souvent au centre de transmissions quotidiennes : alimentation, soin, agriculture, transformation des produits, langues, gestes adressés aux enfants, savoirs des plantes et sociabilités.

Cette perte est difficile à chiffrer. Une transmission interrompue est aussi celle d’une mère à son enfant, d’une grand-mère à un groupe ou d’une femme expérimentée à de plus jeunes femmes. Les archives comptent plus facilement un captif vendu qu’un geste qui ne sera jamais transmis.

La traite comme immense coût d’opportunité éducatif

L’économie appelle « coût d’opportunité » ce à quoi l’on renonce lorsqu’une possibilité en empêche une autre. Appliquée à la traite, la notion prend une dimension vertigineuse.

Le coût n’est pas seulement le travail qu’une personne aurait accompli librement. Il comprend les métiers qu’elle aurait pu apprendre, les innovations qu’elle aurait pu produire, les enfants qu’elle aurait formés, les associations auxquelles elle aurait participé, les terres qu’elle aurait améliorées et les savoirs qu’elle aurait transmis. Il comprend aussi les apprentissages des personnes restées sur place mais contraintes de consacrer leur énergie à se protéger, fuir, combattre ou reconstruire.

Un chiffre global donnerait une précision illusoire. Le mécanisme, lui, est identifiable : enlever des personnes à une société, c’est lui enlever une partie de ses relations pédagogiques et de ses futurs possibles.

De la traite à l’apprenance empêchée

La notion d’apprenance permet d’aller plus loin que celle de capital humain. Une société apprend lorsque les personnes peuvent circuler, observer, expérimenter, faire confiance, transmettre et transformer leurs expériences en savoir commun.

Sous cet angle, la traite agit comme une machine inverse : elle sépare des générations, rend les déplacements dangereux, transforme parfois le voisin en menace, déplace les compétences vers les économies qui achètent les captifs et détourne du temps vers la guerre, la surveillance ou la fuite.

Et pourtant les personnes réduites en esclavage continuent d’apprendre. Elles recomposent des langues, des religions, des musiques, des techniques agricoles et des solidarités. La riziculture dans les Amériques en fournit un exemple puissant : ce que la violence réduit à une « force de travail » reste une puissance de connaître et de créer.

C’est peut-être la leçon éducative la plus actuelle de cette histoire. Les pertes d’apprentissage ne se mesurent pas seulement en années d’école manquées. Elles apparaissent lorsqu’un milieu empêche une personne de se projeter, lorsqu’un savoir ne rencontre plus d’apprenti, lorsque la confiance nécessaire à la coopération se défait, lorsque l’expérience ne peut plus devenir patrimoine commun.

Étudier la traite comme une catastrophe d’apprentissage complète donc son histoire démographique et économique. Cela conduit à poser une autre question : non seulement « combien de personnes et de richesses ont été prises ? », mais « combien de possibilités de devenir, de transmettre et d’apprendre ensemble ont été empêchées ? »

Sources

Cappelli, G. & Baten, J. (2017). « European Trade, Colonialism, and Human Capital Accumulation in Senegal, Gambia and Western Mali, 1770–1900 », The Journal of Economic History, 77(3), 920-951.

Candido, M. P. (2020). « Women and Slavery in Africa », Oxford Research Encyclopedia of African History.

Carney, J. A. (2001). Black Rice: The African Origins of Rice Cultivation in the Americas. Harvard University Press.

Kanté, N. & Erny, P. (1993). Forgerons d’Afrique noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké. L’Harmattan.

Malik, A. & Bouaroudj, V. (2021). « The Predicament of Establishing Persistence: Slavery and Human Capital in Africa », Journal of Historical Political Economy, 1(3), 411-446.

Nunn, N. & Wantchekon, L. (2011). « The Slave Trade and the Origins of Mistrust in Africa », American Economic Review, 101(7), 3221-3252.

Obikili, N. (2016). « The Impact of the Slave Trade on Literacy in West Africa: Evidence from the Colonial Era », Journal of African Economies, 25(1), 1-27.

Olivier de Sardan, J.-P. (1970). « Remarques sur la notion de “captif” », Journal des africanistes, 40(2).

Whatley, W. & Gillezeau, R. (2011). « The Impact of the Transatlantic Slave Trade on Ethnic Stratification in Africa », American Economic Review, 101(3), 571-576.

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