Aller au contenu

Le blog · Facilitation

Dix enseignements sensibles et étayés des peuples premiers pour mieux habiter le vivant

· Denis Cristol

Une précaution s’impose : il n’existe pas une pensée unique des « peuples premiers ». Les peuples maori, kanak, inuit, aborigènes d’Australie, amazoniens ou nord-américains possèdent des histoires, des cosmologies et des pratiques différentes. Les recherches scientifiques ne peuvent pas valider leurs dimensions spirituelles. Elles peuvent toutefois documenter les effets écologiques, sanitaires et sociaux de certaines manières d’habiter le monde.

1. Nous ne sommes pas entourés par la nature : nous en faisons partie

Dans de nombreuses cosmologies autochtones, les humains, les animaux, les plantes, les eaux, les reliefs et les ancêtres appartiennent à un même tissu relationnel. La nature n’est pas considérée comme un environnement extérieur, mais comme un ensemble de relations dont les humains dépendent et auxquelles ils participent.

Les recherches consacrées à la connexion à la nature montrent qu’un sentiment d’appartenance au monde vivant est associé à une plus grande vitalité subjective, à davantage d’émotions positives et à un sentiment accru de cohérence existentielle. Ces résultats sont principalement corrélationnels : ils établissent des associations, mais ne démontrent pas toujours une causalité directe.

Mise en pratique : ne pas seulement « aller dans la nature », mais observer comment respirer, boire, manger ou marcher constitue déjà une relation avec d’autres formes de vie.

Références

Capaldi, C. A., Dopko, R. L., & Zelenski, J. M. (2014). The relationship between nature connectedness and happiness: A meta-analysis. Frontiers in Psychology, 5, Article 976.  

UNESCO. (2023). Indigenous peoples: Informed custodians of biodiversity. UNESCO Courier.

2. Un lieu ne se connaît qu’en le fréquentant

Les savoirs autochtones reposent fréquemment sur une observation répétée et prolongée des milieux : mouvements des animaux, floraisons, vents, courants, qualité des sols, état des glaces ou variations de l’eau.

Ces connaissances ne sont pas seulement produites par des mesures ponctuelles. Elles résultent d’une familiarité avec un territoire, souvent construite sur plusieurs générations. L’IPBES et l’UNESCO reconnaissent désormais que ces savoirs peuvent compléter utilement les observations scientifiques et instrumentales.

Mise en pratique : choisir un lieu proche, y revenir régulièrement et tenir un carnet de ses transformations plutôt que multiplier les paysages rapidement parcourus.

Références

IPBES. (2019). Résumé à l’intention des décideurs du rapport de l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques. Secrétariat de l’IPBES.

UNESCO. (2024). Local and Indigenous Knowledge Systems and the Ocean. UNESCO.

3. La santé du territoire et notre santé sont inséparables

Pour de nombreux peuples autochtones, la santé ne se réduit pas à l’état du corps individuel. Elle dépend également de la qualité des relations entretenues avec un territoire, une communauté, une langue, des animaux, des plantes et des pratiques culturelles.

Les recherches australiennes sur le Caring for Country montrent que la participation à la gestion et au soin des territoires peut soutenir l’activité physique, le sentiment d’identité, les relations sociales, la transmission culturelle et le pouvoir d’agir. Ces résultats ne peuvent pas être transposés mécaniquement à toutes les populations, mais ils confortent une conception écologique et relationnelle de la santé.

Mise en pratique : considérer le soin d’un jardin, d’une rivière, d’un chemin ou d’un espace commun comme une pratique de santé individuelle et collective.

Références

Burgess, C. P., Johnston, F. H., Berry, H. L., McDonnell, J., Yibarbuk, D., Gunabarra, C., Mileran, A., & Bailie, R. S. (2009). Healthy country, healthy people: The relationship between Indigenous health status and “caring for country”. Medical Journal of Australia, 190(10), 567–572.

Organisation mondiale de la santé. (2023). Frequently asked questions on the health and rights of Indigenous peoples. OMS.

4. Prendre quelque chose au vivant crée une obligation

Dans de nombreuses sociétés autochtones, cueillir, chasser, pêcher ou couper un arbre n’est pas un acte unilatéral. Le prélèvement s’inscrit dans un ensemble d’obligations : respecter des périodes, préserver certains individus, partager les ressources, remercier ou contribuer à la régénération du milieu.

Les travaux de l’IPBES montrent que les règles coutumières, les institutions locales et les apprentissages intergénérationnels jouent un rôle important dans l’utilisation durable des espèces sauvages.

Mise en pratique : associer chaque prélèvement à un geste de restitution : replanter, réparer, réduire sa consommation, transmettre un savoir ou contribuer à l’entretien du milieu.

Références

IPBES. (2022). Résumé à l’intention des décideurs du rapport d’évaluation thématique sur l’utilisation durable des espèces sauvages. Secrétariat de l’IPBES.

Mauss, M. (2012). Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Presses universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1925)

5. L’abondance durable naît de la diversité

De nombreuses agricultures autochtones et paysannes entretiennent simultanément plusieurs espèces, variétés, âges de végétation et microterritoires. Cette diversité limite la dépendance à une seule ressource et augmente les possibilités d’adaptation aux perturbations.

En Amazonie, par exemple, les pratiques de culture et de sélection du manioc ont contribué à maintenir une importante diversité génétique et culturelle. À une échelle plus large, les recherches montrent que les terres gérées par des peuples autochtones peuvent abriter une biodiversité comparable, et parfois supérieure, à celle observée dans certaines aires protégées.

Mise en pratique : préférer des jardins, des paysages et des collectifs composés d’éléments différents plutôt que rechercher partout l’uniformité et l’optimisation.

Références

Emperaire, L. (2001). Entre selva y ciudad: Estrategias de producción en el río Negro medio, Brasil. Bulletin de l’Institut français d’études andines, 30(2), 215–232.

Schuster, R., Germain, R. R., Bennett, J. R., Reo, N. J., & Arcese, P. (2019). Vertebrate biodiversity on Indigenous-managed lands in Australia, Brazil, and Canada equals that in protected areas. Environmental Science & Policy, 101, 1–6.

6. Prendre soin du vivant ne signifie pas toujours ne pas intervenir

L’idée d’une nature idéale, laissée totalement à elle-même, peut faire oublier que de nombreux paysages ont été transformés et entretenus pendant des siècles par des pratiques humaines.

Les brûlages culturels pratiqués par certains peuples aborigènes d’Australie peuvent, lorsqu’ils sont réalisés par les détenteurs des savoirs et adaptés au territoire, limiter l’accumulation de combustibles, favoriser certaines régénérations et produire des mosaïques d’habitats. Ils ne constituent cependant pas une technique universelle que l’on pourrait détacher de son contexte écologique et culturel.

Mise en pratique : dépasser l’opposition entre exploiter et ne pas toucher. Se demander plutôt quelle intervention rend le milieu plus diversifié, plus autonome ou plus résilient après notre passage.

Références

Fletcher, M.-S., Hall, T., & Alexandra, A. N. (2021). The loss of an Indigenous constructed landscape following British invasion of Australia: An insight into the deep human imprint on the Australian landscape. Ambio, 50, 138–149.

Steffensen, V. (2020). Fire country: How Indigenous fire management could help save Australia. Hardie Grant.

7. Le corps est un instrument de connaissance

Les savoirs écologiques ne sont pas seulement contenus dans des discours ou des classifications. Ils se construisent par la marche, l’orientation, le regard périphérique, l’écoute, le toucher, l’odorat et la perception des changements de température, de lumière ou d’humidité.

La psychologie environnementale montre que la qualité de l’attention portée au vivant joue un rôle important dans le sentiment de connexion à la nature. Les effets semblent plus marqués lorsque la personne observe activement ses relations avec les éléments du milieu plutôt que lorsqu’elle traverse simplement un espace vert.

Mise en pratique : entrer dans un lieu sans commencer immédiatement par le photographier ou le commenter. Observer d’abord les changements dans la respiration, les appuis, les perceptions et l’état d’attention.

Références

Capaldi, C. A., Dopko, R. L., & Zelenski, J. M. (2014). The relationship between nature connectedness and happiness: A meta-analysis. Frontiers in Psychology, 5, Article 976.

Pyle, R. M. (2003). Nature matrix: Reconnecting people and nature. Oryx, 37(2), 206–214.

8. Les saisons enseignent quand agir et quand s’abstenir

Les calendriers écologiques autochtones relient souvent les phénomènes célestes, les pluies, les vents, les floraisons, les migrations animales et la disponibilité des ressources.

Ils ne divisent pas nécessairement l’année en quatre saisons fixes. Ils identifient plutôt une succession de seuils locaux : apparition d’un animal, changement du vent, maturité d’un fruit ou transformation de la glace. Ces savoirs sont aujourd’hui mobilisés pour observer les effets du changement climatique et ajuster les pratiques de pêche, de culture ou de cueillette.

Mise en pratique : ne pas seulement demander « que voulons-nous faire ? », mais également « est-ce le bon moment pour ce lieu, pour cette espèce et pour cette communauté ? ».

Références

Green, D., Billy, J., & Tapim, A. (2010). Indigenous Australians’ knowledge of weather and climate. Climatic Change, 100, 337–354.

UNESCO. (2024). Local and Indigenous Knowledge Systems and the Ocean. UNESCO.

9. Une langue est aussi une manière de percevoir un milieu

Les langues autochtones portent des distinctions, des classifications et des relations écologiques parfois absentes des langues dominantes. Elles peuvent différencier avec précision des états de la neige, des formes de relief, des comportements animaux ou des usages médicinaux.

Une étude menée en Amazonie du Nord-Ouest et en Amérique du Nord montre qu’une part importante des connaissances relatives aux plantes médicinales n’est connue que dans une seule langue. La disparition d’une langue peut donc entraîner la perte de savoirs écologiques qui ne sont pas nécessairement conservés ailleurs.

Mise en pratique : apprendre les noms locaux des plantes, des animaux, des vents, des cours d’eau et des formes de relief. Ce que nous savons nommer et différencier devient plus difficile à considérer comme un décor indifférencié.

Références

Cámara-Leret, R., & Bascompte, J. (2021). Language extinction triggers the loss of unique medicinal knowledge. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(24), Article e2103683118.

Harrison, K. D. (2007). When languages die: The extinction of the world’s languages and the erosion of human knowledge. Oxford University Press.

10. Une bonne décision laisse le monde habitable après nous

De nombreuses philosophies autochtones inscrivent la décision dans une continuité entre les ancêtres, les vivants actuels et les générations à venir. Une décision n’est pas seulement évaluée à partir de son efficacité immédiate, mais selon sa capacité à préserver les conditions de vie futures.

Les recherches internationales montrent que la reconnaissance des droits territoriaux, de l’autodétermination, des institutions locales et des savoirs autochtones est souvent associée à une meilleure conservation des écosystèmes. Cette efficacité ne provient pas d’une qualité qui serait naturellement attachée aux peuples autochtones. Elle dépend du maintien de leurs droits, de leurs territoires et de leurs possibilités réelles de gouvernance.

Mise en pratique : compléter toute décision importante par une question : quel monde cette action prépare-t-elle pour ceux qui viendront après nous ?

Références

Garnett, S. T., Burgess, N. D., Fa, J. E., Fernández-Llamazares, Á., Molnár, Z., Robinson, C. J., Watson, J. E. M., Zander, K. K., Austin, B., Brondizio, E. S., Collier, N. F., Duncan, T., Ellis, E., Geyle, H., Jackson, M. V., Jonas, H., Malmer, P., McGowan, B., Sivongxay, A., & Leiper, I. (2018). A spatial overview of the global importance of Indigenous lands for conservation. Nature Sustainability, 1, 369–374.

IPBES. (2019). Résumé à l’intention des décideurs du rapport de l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques. Secrétariat de l’IPBES.

En synthèse

L’enseignement commun à ces pratiques pourrait être formulé ainsi : se sentir plus vivant ne consiste pas à intensifier ses sensations, mais à intensifier ses relations et sa responsabilité envers ce qui nous fait vivre.

Il ne s’agit donc ni d’emprunter des cérémonies, ni de transformer des cosmologies en techniques de développement personnel. L’apprentissage le plus juste consiste à devenir plus attentif à son propre territoire, à reconnaître les détenteurs des savoirs, à respecter les contextes culturels et à rendre davantage au vivant que ce que nous lui prélevons.

Les références peuvent aussi être allégées pour obtenir une version plus fluide destinée à une conférence ou à un support pédagogique.

Et si ces enseignements devenaient une expérience vécue ?

Pratiques narratives et sagesses des peuples premiers  : coopérer avec le vivant

Programme Le rêve de Dan'A - Apprendre Autrement (8 places maximum)

Du 15 au 19 octobre 2026, huit participant·es chemineront dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc, accompagnés de quatre ânes pédagogues. Quatre jours pour ralentir, marcher, écouter les récits qui nous façonnent et expérimenter une coopération plus attentive avec les humains, les animaux et les milieux.

Les pratiques narratives, les sagesses autochtones présentées dans leur contexte, la théorie U et la relation aux ânes aideront chacun à reconnaître ses héritages, ajuster sa manière de guider et transformer une prise de conscience en un geste pédagogique concret.

Une itinérance pour ne plus seulement penser le vivant, mais apprendre à marcher, décider et agir avec lui.

Séances du programme les essentiels de la facilitation à venir (Programmes - s'inscrire : ICI)

  • Ecoconception pédagogique 28 et 29 septembre 2026  à Paris
  • La facilitation en intelligence collective : un art énergétique relationnel 13 et 14 octobre 2026 à Paris
  • Accueillir l'énergie d'un groupe 8 et 9 décembre 2026 à Paris
  • Mode lab "facilitation avancée" :Vers les intériorités agissantes. Trois jours d'exploration de recherche-action et de facilitation. Les 16.17 et 18 novembre à Paris co-animé avec Pierre Paris cofondateur de "Dialogue en Intelligence Collective"

Webinaire pour en savoir plus sur la pédagogie de la facilitation régénératrice

Facilitation