Ce qui agit en nous quand nous accompagnons un groupe

art arborigène
Nous préparons avec Pierre Paris une exploration à laquelle nous avons donné un nom : Intériorités agissantes.
L’expression part d’une observation simple. Lorsque nous facilitons une réunion, accompagnons une équipe ou conduisons une transformation, nous regardons principalement ce qui se passe devant nous : les paroles, les silences, les tensions, les alliances, les décisions.
Mais quelque chose se passe simultanément en nous. Une impatience apparaît. Une personne nous irrite sans que nous sachions exactement pourquoi. Le corps se tend. Une intuition surgit. Nous avons envie d’intervenir puis nous nous retenons. Nous pressentons qu’il faudrait ralentir alors que le programme prévoit d’avancer.
Que faire de ces informations ? Les ignorer nous prive d’une partie de notre expérience. Les considérer immédiatement comme vraies nous expose à projeter sur le groupe nos propres préoccupations. Entre les deux existe un apprentissage essentiel : écouter ce qui se passe en soi sans lui obéir aveuglément.
1. De la maîtrise de soi à l’écoute de soi
On attend souvent du facilitateur qu’il soit calme, disponible et suffisamment en retrait pour accueillir ce qui émerge. Cela peut conduire à traiter ses émotions, ses sensations ou ses intuitions comme des perturbations. Les recherches sur l’interoception (Khalsa, et al. 2018) proposent une autre lecture. Ce terme désigne notre capacité à percevoir et interpréter les signaux venant de l’intérieur du corps : respiration, rythme cardiaque, tension musculaire, chaleur, inconfort ou sensations viscérales. Ces perceptions participent notamment à la régulation émotionnelle et à la conscience de soi. Mais elles n’offrent pas une vérité immédiate sur la situation. Sentir une tension ne signifie pas savoir pourquoi elle est là. Une sensation devient intéressante lorsqu’elle ouvre une enquête.
◉ À TESTER DÈS VOTRE PROCHAINE RÉUNION
Avant une intervention importante, prenez dix secondes et distinguez :
1. Ce que j’observe : « plusieurs personnes ne parlent plus ».
2. Ce que je ressens : « ma respiration devient plus courte ».
3. Ce que j’interprète : « j’ai l’impression qu’une tension monte ».
4. Ce que j’ai envie de faire : « relancer immédiatement ».
Puis posez-vous une dernière question : Suis-je obligé d’agir tout de suite ?
Cette micro-pause crée un espace entre ressentir et intervenir.
2. Du ressenti diffus à l’expérience que l’on peut décrire
Après une facilitation, nous disons parfois :
« Je ne le sentais pas. » « À ce moment-là j’ai compris qu’il fallait intervenir. » «Quelque chose avait changé dans la salle. »
Mais qu’avons-nous réellement perçu ? Les travaux de Pierre Vermersch sur l’entretien d’explicitation et ceux de Claire Petitmengin (2019) sur la micro-phénoménologie montrent que nous utilisons continuellement des perceptions très fines sans toujours pouvoir les décrire spontanément. Une partie de notre savoir-faire reste ainsi incorporée dans des gestes, des attentions, des changements de ton ou des décisions minuscules. C’est particulièrement vrai pour les facilitateurs expérimentés. Ils savent parfois qu’il faut attendre quelques secondes supplémentaires, changer une consigne ou laisser une objection se développer. Mais ce « savoir repérer un seuil » est difficile à expliquer. L’enjeu n’est donc pas simplement de devenir plus intuitif. Il consiste à rendre progressivement son intuition descriptible et discutable.
◉ EXERCICE : REVENIR SUR TRENTE SECONDES
Après une réunion, choisissez un seul moment précis.
Évitez : « Comment s’est passée la réunion ? » Revenez plutôt à trente secondes :
Qu’est-ce que je regardais ?
Qu’ai-je entendu exactement ?
Qu’ai-je ressenti ?
À quel moment ai-je décidé d’intervenir ?
Qu’est-ce qui m’a fait choisir cette intervention plutôt qu’une autre ?
Vous passez ainsi du jugement : « J’ai bien ou mal facilité » à une enquête beaucoup plus féconde : « Comment ai-je effectivement agi ? »
3. De mon intériorité à ce qui se forme entre nous
Une question plus difficile apparaît alors. Tout ce que je ressens vient-il seulement de moi ? Une tension peut surgir au moment où le groupe évite un sujet. Une fatigue inhabituelle peut accompagner une séquence où l’initiative disparaît. Une envie d’accélérer peut apparaître alors que plusieurs participants semblent décrocher. Les recherches sur les interactions sociales montrent que les personnes engagées dans une activité commune peuvent ajuster leurs gestes, leurs rythmes et parfois certains paramètres physiologiques. Cela ne signifie pas que nous « ressentons le groupe ». Cela signifie plutôt que nous sommes corporellement engagés dans la relation. Notre intériorité peut alors devenir un capteur parmi d’autres. Mais un capteur a besoin d’être vérifié.
◉ UN GESTE DE FACILITATION TRÈS SIMPLE
Évitez : « Le groupe est tendu. » Essayez plutôt :
« Je remarque que je me sens plus tendu depuis quelques minutes. Je me demande si cela résonne pour certains d’entre vous. »
Le déplacement paraît minuscule. Il change pourtant profondément la relation. Je ne transforme plus mon ressenti en diagnostic. Je l’offre comme hypothèse au collectif. Les participants peuvent la confirmer, la déplacer ou la réfuter. C’est peut-être ici que l’intériorité devient véritablement agissante : lorsqu’elle nourrit la relation sans prétendre la définir.
Intériorités agissantes : un laboratoire plutôt qu’une méthode supplémentaire
C’est ce territoire que nous souhaitons explorer avec Pierre Paris, cofondateur de Dialogue en Intelligence Collective, et moi-même. Pendant trois jours, nous chercherons à expérimenter ce qui devient possible lorsque nous développons notre attention :
- à nos sensations ;
- aux mouvements intérieurs qui précèdent nos interventions ;
- aux signaux faibles de la situation ;
- à la distinction entre perception et interprétation ;
- à la manière dont notre présence transforme la relation.
Nous croiserons pratiques corporelles, dialogue, expérimentation, facilitation et retours réflexifs sur l’expérience. L’enjeu n’est pas de devenir davantage centré sur soi. Il est plutôt de :
mieux percevoir ce qui se joue en soi pour être plus disponible à ce qui se joue entre nous.
Intériorités agissantes
16, 17 et 18 novembre 2026 — Paris
avec Pierre Paris et Denis Cristol
Si cette question travaille votre pratique de facilitateur, manager, coach, formateur ou accompagnateur, vous pouvez simplement répondre « INTÉRIORITÉS » à ce message.
Je vous adresserai le programme et les conditions de participation. Et vous pouvez déjà commencer l’exploration avec une question :
Dans les moments décisifs de votre pratique, qu’est-ce qui vous informe avant même que vous ayez complètement compris ce qui se passe ?
Pour aller un peu plus loin
Khalsa, S. S., et al. (2018). Interoception and mental health: A roadmap. Biological Psychiatry: Cognitive Neuroscience and Neuroimaging, 3(6), 501-513.
Petitmengin, C., Remillieux, A., & Valenzuela-Moguillansky, C. (2019). Discovering the structures of lived experience: Towards a micro-phenomenological analysis method. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 18, 691-730.
Mogan, R., Fischer, R., & Bulbulia, J. A. (2017). To be in synchrony or not? A meta-analysis of synchrony's effects on behavior, perception, cognition and affect. Journal of Experimental Social Psychology, 72, 13-20.